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Bitchat se passe de réseau mais laisse le téléphone reconnaissable

Chiffrer les messages privés, oui ; cacher le téléphone, non : les documents des développeurs de Bitchat, très téléchargée en France pendant la mobilisation lycéenne, sont explicites. Un récepteur proche peut voir qu’un téléphone s’en sert, et le reconnaître d’un lieu à l’autre.

Une banderole blanche tenue à bout de bras sous des platanes, sur laquelle est peint « Nés pour briller, pas pour être négligés ».
Une banderole lors de la manifestation lycéenne du 6 octobre 2026 à Paris.FreCha, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Ceux qui installent Bitchat ces jours-ci, certains par crainte de voir les réseaux sociaux bloqués pendant les manifestations, obtiennent une messagerie qui fonctionne sans antenne, sans compte et sans numéro de téléphone. Ils n’obtiennent pas un outil de discrétion : les développeurs de l’application l’écrivent eux-mêmes, dans des documents techniques publiés sur leur dépôt de code et corrigés cet été parce que, reconnaissent-ils, plusieurs garanties annoncées ne correspondaient pas au logiciel.

Selon France 24, l’application lancée en juillet 2025 par Jack Dorsey, cofondateur de Twitter, était jeudi 22 octobre la première de la catégorie « réseaux sociaux » de l’App Store, sur fond de mobilisation lycéenne et de manifestations contre la vie chère. La fiche française de l’App Store affichait toujours « Nº1 Réseaux sociaux » vendredi 23 octobre à 7 h. La crainte d’un blocage n’est pas sortie de nulle part : toujours selon France 24, le député Gabriel Attal, ancien Premier ministre, s’est dit favorable cette semaine sur X à l’idée de « bloquer temporairement et de manière ciblée l’accès à certaines plateformes » après les violences de la journée du 17 octobre. C’est une prise de position, pas une mesure.

Un maillage de téléphones, avec Internet en renfort

Bitchat forme ce que son livre blanc appelle un maillage (« mesh ») : chaque téléphone où l’application tourne capte les messages des téléphones voisins par Bluetooth basse énergie, et les relaie aux suivants, jusqu’à sept sauts. Quand une connexion à Internet existe, les messages privés entre contacts favoris peuvent aussi passer par Nostr, un réseau de serveurs relais publics, gérés par des tiers, qui sert ici de pont entre des maillages éloignés. Un message qui ne trouve pas son destinataire peut être scellé et confié à trois téléphones au plus, des « coursiers » qui le livreront s’ils croisent la bonne personne.

Les conversations privées sont chiffrées de bout en bout, c’est-à-dire lisibles seulement par l’expéditeur et le destinataire, avec le protocole Noise, une boîte à outils cryptographique reconnue. Les salons publics, eux, sont publics : ce qu’on y écrit se lit par tout téléphone du maillage, et les salons « de quartier », repérés par un geohash (un code qui désigne une zone sur la carte), circulent sur Internet par les relais Nostr.

La portée, enfin, n’est chiffrée ni dans le livre blanc ni dans la présentation du dépôt. Elle dépend du matériel : le Bluetooth SIG, l’organisme qui gère la norme, la situe « de plus d’un kilomètre à moins d’un mètre », selon la puissance d’émission, l’antenne, la sensibilité du récepteur et les obstacles.

Un identifiant qui ne change pas de lui-même

Sur le maillage, chaque appareil apparaît sous un identifiant court, de 8 octets. Le livre blanc, dans sa version 2.0 du 6 juillet 2026, est sans ambiguïté : cet identifiant « n’est pas éphémère ». Il est tiré de la clé cryptographique de l’appareil, donc « stable d’une session, d’un redémarrage et d’une réinstallation à l’autre » tant que cette clé est conservée, et il ne change qu’après un effacement d’urgence.

Ce n’est pas tout. Les annonces que chaque téléphone diffuse pour signaler sa présence transportent en clair le pseudonyme choisi et les clés publiques de l’appareil, si bien qu’« un récepteur passif à portée radio peut relier un appareil à travers le temps et les lieux », écrivent les auteurs. L’évaluation de la vie privée ajoute que ces annonces contiennent aussi une liste des identifiants des voisins directs : de quoi deviner qui se trouvait près de qui. Le changement aléatoire d’adresse Bluetooth que pratiquent les téléphones ne protège rien ici, car « la couche applicative publie des identifiants stables au-dessus ». Conclusion du livre blanc : « la présence non reliable n’est pas une propriété que ce protocole fournit actuellement ».

Ces phrases sont récentes. Jusqu’au 26 juillet 2026, la documentation décrivait des identifiants « éphémères », qui « tournent périodiquement » et « empêchent le pistage ». La correction publiée ce jour-là en donne la raison : « quelqu’un qui se demande s’il doit emporter ce téléphone à une manifestation lit ces phrases comme le modèle de menace ». La même correction reconnaît que les images et messages vocaux reçus sont écrits sur le disque sans chiffrement propre à l’application, contrairement à ce qu’affirmait le livre blanc.

Cacher l’application, une impossibilité assumée

Un autre document, ajouté le 24 septembre 2026, répond à une question plus simple : peut-on au moins masquer qu’un téléphone fait tourner Bitchat ? Non. L’application s’annonce sous un identifiant de service Bluetooth fixe, émis en clair, et le faire changer ne servirait à rien : tout code qu’un inconnu peut utiliser pour trouver l’application, un adversaire qui lit le même code source peut le reproduire. Les auteurs concluent que cacher l’usage de Bitchat est « impossible à atteindre pour une application ouverte qui permet la découverte entre inconnus ».

La politique de sécurité du projet en tire les conséquences : « le fait que la proximité Bluetooth soit observable », ou la visibilité publique des pseudonymes et clés, ne sont pas des failles à signaler mais des propriétés du système.

La rotation, écrite mais pas branchée

Les développeurs ont pourtant écrit la parade. Leur spécification de rotation, déposée le 1er août 2026, propose de changer l’identifiant de chaque appareil à intervalle régulier (une heure dans la proposition), tout en laissant les contacts favoris se reconnaître entre eux par un code calculé à partir de leur secret commun. Les calculs et le nouveau format d’annonce sont « implémentés et testés », mais le document le dit en une phrase : « rien n’est branché sur le maillage livré ». Aucun téléphone n’émet ces nouvelles annonces, et, dans le code en cours de développement, le module Bluetooth les reconnaît pour mieux les ignorer.

La dernière version iOS publiée, la 1.7.1 du 31 juillet 2026, est d’ailleurs antérieure à ce dépôt : c’est celle que propose l’App Store français ce 23 octobre. Elle a renforcé d’autres points : selon ses notes de version, les photos et messages vocaux privés sont chiffrés avant d’être envoyés par Bluetooth, et la clé d’identité reste liée à l’appareil, si bien qu’une identité « ne survit plus » au passage à un nouveau téléphone ni à la désinstallation de l’application. La version Android, développée dans un dépôt séparé qui se dit « entièrement compatible » avec le protocole iOS, est passée en 2.0.3 dans la nuit du 22 au 23 octobre ; ses notes ne mentionnent aucune rotation d’identifiant.

Ce que Bitchat protège, ce qu’il ne protège pas (d’après ses développeurs)

Protégé

  • Le contenu des messages privés, chiffré de bout en bout, y compris quand il est relayé par d’autres téléphones ou par des coursiers.
  • Les photos et messages vocaux privés pendant leur transfert (depuis la version iOS 1.7.1).
  • L’adresse IP face aux relais Nostr, tant que le passage par Tor reste activé : il l’est par défaut, selon la politique de confidentialité.
  • Les coordonnées exactes : elles ne sont ni conservées ni envoyées, seule une zone approximative l’est pour les salons de quartier.
  • Pas de compte, pas de numéro de téléphone, pas de serveur exploité par le projet.

Non protégé

  • Le fait d’utiliser Bitchat : un scanner Bluetooth à portée le détecte.
  • L’appareil : son identifiant fixe, son pseudonyme et ses clés publiques, diffusés en clair, permettent de le reconnaître d’un lieu et d’un jour à l’autre.
  • Son entourage : les annonces listent les identifiants des voisins directs.
  • Les salons publics et de quartier, lisibles par tous.
  • Les images et messages vocaux reçus, stockés sur le téléphone sans chiffrement propre à l’application, lisibles sur un appareil saisi déverrouillé (ils sont effacés au bout de sept jours).
  • Les messages confiés à des coursiers n’ont pas de confidentialité persistante : si la clé du destinataire est un jour dérobée, ils pourraient être déchiffrés après coup.

Une sécurité contestée dès le lancement

Cette franchise tranche avec les débuts du projet. En juillet 2025, quelques jours après la sortie, le chercheur en sécurité Alex Radocea montrait qu’un attaquant pouvait se faire passer pour un contact favori, faute de vérification de l’identité. Jack Dorsey avait alors ajouté au dépôt un avertissement selon lequel le logiciel n’avait « pas reçu d’examen de sécurité externe », rapportait TechCrunch. Cet avertissement ne figure plus dans la présentation du dépôt consultée le 23 octobre. Les notes de la version 1.5.4, en juillet 2026, annoncent la correction de « 3 critiques, 7 élevées » parmi les conclusions d’un audit de sécurité, sans préciser qui l’a mené, et la 1.7.1 lie désormais chaque session chiffrée à l’identité annoncée pour empêcher l’usurpation.

Avant de s’en servir dans un cortège

Ce que disent ces documents se traduit en quelques réflexes, qui ne font pas de Bitchat un outil d’anonymat :

  • choisir un pseudonyme qui ne renvoie pas à son nom, puisqu’il circule en clair ;
  • garder à l’esprit qu’un téléphone qui a utilisé Bitchat à un endroit peut être reconnu à un autre, tant que son identité n’a pas été effacée (sur iPhone, depuis la 1.7.1, une désinstallation suffit aussi à en changer, selon les notes de version) ;
  • ne rien écrire dans un salon public ou de quartier qu’on ne dirait pas à voix haute ;
  • laisser Tor activé, et connaître l’effacement d’urgence (trois touches rapides sur le logo de l’application, selon la politique de confidentialité), qui remplace aussi l’identifiant ;
  • installer l’application depuis l’App Store, Google Play ou les publications officielles du dépôt, pas depuis un lien relayé.

Faire passer un message quand le réseau mobile sature ou disparaît : c’est ce pour quoi Bitchat a été conçu. Passer inaperçu n’en fait pas partie, et ses auteurs sont les premiers à l’écrire.

Les citations des documents de Bitchat, d’Alex Radocea et du Bluetooth SIG sont traduites de l’anglais par la rédaction.

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