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Privé de station, le relais lunaire européen Lunar Link sera stocké

Construit pour la station lunaire que la NASA a mise en pause en mars, l’équipement a réussi ses derniers essais à Cannes. L’ESA étudie d’en faire un satellite autonome ; les deux modules européens du Gateway attendent aussi une destination.

Un long cylindre métallique argenté, cerclé de bandes bleues, avec une écoutille ronde sur le côté, posé sur un châssis de transport blanc à roulettes dans un hall sombre au sol brillant.
Le module HALO du Gateway chez Northrop Grumman à Gilbert (Arizona), le 4 avril 2025, à son arrivée de Turin. Lunar Link devait y être fixé.NASA/Josh Valcarcel (domaine public) · source

À Cannes, chez Thales Alenia Space, Lunar Link a terminé sa dernière grande campagne d’essais. Ce système de télécommunication européen de 270 kg, avec ses calculateurs, ses radios et deux antennes paraboliques de 1,25 m, passe depuis septembre sa revue de qualification, qui doit s’achever d’ici la fin de l’année. Ensuite, après une dernière mise à jour de son logiciel, il sera placé en « stockage contrôlé », prêt à voler mais sans vaisseau pour l’emporter, a annoncé l’Agence spatiale européenne (ESA) le 20 octobre, « le temps que son avenir soit décidé ».

Lunar Link devait être fixé sur HALO, le module d’habitation du Gateway, la station que la NASA voulait placer en orbite autour de la Lune pour son programme Artemis. Le 24 mars, l’agence américaine a annoncé qu’elle comptait « mettre en pause le Gateway dans sa forme actuelle » pour se concentrer sur une base à la surface de la Lune. À ce moment-là, dit l’ESA, Lunar Link n’était plus qu’à trois mois de son achèvement. L’Europe a choisi de le finir quand même. Il lui reste à lui trouver un emploi.

Un standard téléphonique en orbite

Pourquoi un tel équipement ? Parce que, sur la Lune, on ne voit pas toujours la Terre. « Le relief et la courbure de la Lune peuvent empêcher une ligne de vue directe entre les utilisateurs à la surface et la Terre », explique l’ESA. La NASA cite les deux cas qui comptent pour les prochaines missions : la face cachée et le pôle Sud, où les antennes terrestres sont peu ou pas visibles. La face cachée ne se tourne jamais vers nous ; le pôle Sud attire pour ses sommets presque toujours éclairés, utiles à l’énergie solaire, et ses cratères plongés dans l’ombre, qui gardent de la glace, source possible d’eau et de carburant.

Un relais résout le problème : un engin en orbite qui voit à la fois la surface et, selon sa position, la Terre ou un autre relais, et qui fait passer les messages de l’un à l’autre, comme un standard. Lunar Link devait jouer ce rôle depuis le Gateway. D’après sa fiche technique, ses deux antennes travaillent en même temps et indépendamment, chacune pouvant viser un engin différent (véhicule, atterrisseur ou satellite) ; le débit va de quelques kilobits par seconde à 25 mégabits par seconde selon la distance, assez pour une vidéo en direct même quand la station passe à 70 000 km de la surface, le point le plus éloigné de son orbite. Cette orbite ne servira pas non plus aux alunissages de 2028 : le 23 octobre, la NASA a annoncé qu’Orion et les atterrisseurs de SpaceX et de Blue Origin ne s’y retrouveraient plus, mais « sur une orbite qui diffère pour chaque partenaire » (notre article sur ce nouveau plan).

Mais Lunar Link ne parle qu’au voisinage de la Lune. Pour devenir un relais indépendant, il faudrait le monter, écrit l’ESA, « sur une plateforme dotée d’une antenne supplémentaire pour la liaison avec la Terre ». Autrement dit, un satellite entier reste à concevoir autour de lui.

Finir à trois mois du but

Les derniers mois ont été ceux des essais d’ensemble. L’électronique, réunie dans son boîtier, a passé ses essais d’environnement, qui reproduisent les conditions du lancement et de l’espace, puis a été reliée pour la première fois aux deux grandes antennes. Le déploiement d’une antenne a été rejoué avec un ballon, procédé déjà employé en novembre 2025 : un ballon d’hélium de quatre mètres soulageait alors l’antenne de près de 20 kg pour simuler l’apesanteur. En juillet, les essais de compatibilité électromagnétique ont vérifié que l’équipement ne brouille pas, et n’est pas brouillé par, ses voisins électroniques.

Pendant l’été, une équipe du centre Johnson de la NASA est venue à Cannes avec des baies d’équipements capables de simuler un utilisateur posé sur la Lune. Les ingénieurs ont établi des liaisons à travers Lunar Link, chiffrement compris. Selon l’ESA, la démonstration a réussi et le système « fonctionne exactement comme prévu ». La NASA présentait encore, en avril 2025, Lunar Link comme le système de communication « à haut débit » de HALO.

Pourquoi achever un équipement sans mission ? L’ESA avance une raison pratique : la campagne d’essais finale était lancée et les installations réservées. L’agence ne chiffre ni ce qu’a coûté Lunar Link seul ni ce que coûtera son stockage. Les montants publics portent sur un ensemble plus large. En janvier 2021, l’ESA a confié à Thales Alenia Space un contrat de 296,5 millions d’euros pour ESPRIT, qui réunissait ce système de communication et un module de ravitaillement, devenu Lunar View. Un avenant de 164 millions d’euros a suivi en octobre 2024 pour agrandir ce module.

Le travail a été réparti entre plusieurs pays : Thales Alenia Space en France, en Belgique, en Espagne et en Italie, l’entreprise MDA au Royaume-Uni et SENER en Espagne.

I-Hab et Lunar View au ralenti

Lunar Link était la plus petite des trois contributions européennes au Gateway. Les deux autres sont de vrais modules. Lunar I-Hab, construit par Thales Alenia Space en Italie avec une participation japonaise, devait servir de quartiers d’habitation aux équipages et partir en 2028 avec Artemis IV. Lunar View, agrandi en 2024 à 6,4 m de long et 10 tonnes, devait ravitailler la station en xénon et en ergols et offrir un volume de stockage à six grands hublots.

Leur sort a été exposé lors de la conférence de presse qui a suivi le Conseil de l’agence, le 17 juin, dont European Spaceflight a rendu compte : le développement d’I-Hab continue jusqu’à sa revue critique de conception, la dernière grande étape de conception avant la fabrication proprement dite, après quoi l’ESA examinera s’il peut être réutilisé ; pour Lunar View, l’agence entend « ralentir le rythme des activités » tout en gardant les technologies clés pour l’exploration lointaine. Les fiches de ces modules sur le site de l’ESA décrivent toujours le plan d’avant mars, avec une mention : la page sera mise à jour « pour refléter la dernière architecture du programme Artemis ».

Côté américain, la NASA a promis en mars de « réutiliser les équipements adaptés ». Elle l’a fait pour l’élément d’énergie et de propulsion du Gateway : selon une présentation d’ingénieurs de la NASA datée du 19 août, SR-1 Freedom, le vaisseau à propulsion nucléaire qu’elle veut envoyer vers Mars avant la fin de 2028, consiste à « réutiliser » ce vaisseau existant en l’associant à un module d’énergie nucléaire d’environ 20 kilowatts électriques. HALO suit en partie le même chemin : la NASA a annoncé le 4 août que du matériel d’énergie et d’avionique développé pour ce module servirait de base à trois démonstrations technologiques, conçues avec Northrop Grumman et destinées à la surface de la Lune.

Un satellite à imaginer autour d’un équipement fini

En juillet, l’ESA a lancé un appel d’offres pour des études sur une mission propre à Lunar Link. Elles porteront sur la forme du satellite porteur, l’orbite, le calendrier de développement, la possibilité d’emporter d’autres instruments scientifiques ou techniques, et une coopération avec Moonlight, le programme européen de satellites lunaires. Celui-ci prévoit cinq satellites, quatre pour la navigation et un pour les communications, orientés en priorité vers le pôle Sud, avec des premiers services fin 2028 et un fonctionnement complet en 2030, selon le calendrier publié en octobre 2024. Le billet de l’ESA ne précise ni le budget ni le calendrier de ces études.

La NASA, elle, compte désormais sur des relais commerciaux : sur la page de sa future base lunaire, elle présente Altus-1, de l’entreprise Intuitive Machines, comme le premier satellite d’un réseau de relais qui doit desservir notamment le pôle Sud. Conçu pour une station américaine, Lunar Link servirait désormais, selon l’ESA, « les futures missions lunaires de l’ESA et de ses partenaires internationaux ».

Le choix reviendra aux États membres. Ils se réuniront le 15 décembre à Rome, en réunion ministérielle intermédiaire, pour discuter du rôle futur de l’Europe dans l’exploration spatiale, notamment de sa présence « sur la Lune et autour d’elle », selon l’invitation de l’ESA. Futura, qui a suivi le Conseil de juin, se montre sceptique : « On peut légitimement craindre que la réunion ministérielle se conclut par une décision de statuer lors de la suivante, prévue en 2028 », écrivait-il le 20 juin. Le directeur général de l’ESA, Josef Aschbacher, avait tiré la leçon de la volte-face américaine dans un billet publié sur LinkedIn en mai, après la pause du Gateway et l’abandon du retour d’échantillons martiens : « L’Europe est devenue trop exposée à des décisions qui échappent à son contrôle », rapporte The Register.

Lunar Link en est l’illustration la plus concrète : un équipement payé, construit et qualifié en Europe pour une station américaine aujourd’hui en pause. Il peut attendre en état de vol. Le satellite qui le porterait, son orbite et son lancement restent, eux, à définir et à financer.

Les citations de l’ESA, de la NASA et de Josef Aschbacher sont traduites de l’anglais par la rédaction.

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