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Après l’ISS, l’Europe s’arrime aux stations privées américaines

La NASA attend d’ici au 8 décembre les projets des entreprises américaines qui veulent succéder à la Station spatiale internationale, dont la fin est prévue en 2030. L’Europe, sans station à elle, négocie déjà des places à bord et étudie la sienne.

La Station spatiale internationale en orbite, vue de face sur fond noir : sa longue poutre centrale, les modules pressurisés au centre, des radiateurs blancs et, aux deux extrémités, de grands panneaux solaires orangés ; la courbure de la Terre, couverte de nuages, occupe le bas de l'image.
La Station spatiale internationale photographiée par Thomas Pesquet depuis la capsule Crew Dragon Endeavour, le 8 novembre 2021, au-dessus des îles Marshall, pendant le tour de la station qui a suivi son désamarrage, au départ de l’équipage Crew-2.NASA (domaine public) · source

Thomas Pesquet doit retourner sur la Station spatiale internationale (ISS) au plus tôt à l’été 2027, pour deux semaines, aux commandes d’une capsule Dragon de SpaceX. Ce ne sera pas une relève d’équipage organisée par une agence : c’est une mission privée de l’entreprise américaine Vast, retenue par la NASA, dans laquelle la France a acheté une place, comme l’a annoncé Emmanuel Macron le 1er juin. Ce siège acheté à une société privée préfigure l’après-ISS, dont la NASA a ouvert la compétition le vendredi 9 octobre.

Un appel lancé à l’industrie américaine

L’agence américaine a publié ce jour-là son appel d’offres définitif pour les stations commerciales en orbite basse, c’est-à-dire à quelques centaines de kilomètres d’altitude, là où tourne l’ISS. Il s’adresse à l’industrie américaine. Les candidats devront concevoir, construire, tester, faire certifier et exploiter une station, et assurer aussi le transport des astronautes : la NASA demande un service « de bout en bout ». Les offres sont attendues au plus tard le mardi 8 décembre, et les contrats doivent être attribués au printemps 2027.

La forme compte autant que le fond. La NASA signera des contrats à prix fixe, ce qui fait porter les dépassements de coûts aux entreprises, et des contrats-cadres sans quantité arrêtée à l’avance, avec plusieurs titulaires. Au moins deux entreprises seront retenues pour les premières étapes de développement, avant une nouvelle mise en concurrence pour la conception finale, les essais, la certification et les services. Le communiqué ne donne aucun montant.

« L’opportunité est importante, mais l’équation économique doit finir par fonctionner », prévient l’administrateur de la NASA, Jared Isaacman. L’agence veut voir des entreprises « prêtes à investir » dans des stations qui la serviront tout en trouvant « d’autres clients et marchés ». Elle dit vouloir maintenir une présence américaine en orbite basse « longtemps après » la retraite de l’ISS, pour y faire de la recherche, entraîner des équipages et préparer les missions vers la Lune et Mars.

Cinq ans d’hésitations sur la méthode

L’idée n’est pas neuve. En décembre 2021, la NASA avait déjà financé trois projets de stations privées pour 415,6 millions de dollars au total : Orbital Reef, de Blue Origin et Sierra Space (130 millions), Starlab, porté par Nanoracks (160 millions), et un projet de Northrop Grumman (125,6 millions). L’objectif affiché : passer à un modèle où l’industrie possède et exploite les stations, et où la NASA n’est qu’un client parmi d’autres.

La suite a été moins linéaire. En septembre 2025, l’agence annonçait qu’elle passerait par des accords de partenariat financés (des « Space Act Agreements »), plus souples que des marchés publics, avec une démonstration exigée : quatre astronautes en orbite pendant au moins 30 jours. En mars 2026, lors d’un événement baptisé Ignition, elle sondait l’industrie sur une autre piste, un « module central » de station appartenant à l’État américain, auquel des entreprises raccorderaient leurs modules. Elle y estimait ses besoins futurs à deux vols d’équipage et quatre à cinq vols de fret par an.

En juillet, nouveau revirement : après consultation des industriels, la NASA a annoncé qu’elle suivrait « son plan initial », des contrats attribués par mise en concurrence ouverte. « L’industrie pense pouvoir tenir les délais et qu’il existe un marché commercial viable où la NASA est un client parmi d’autres », justifiait alors Jared Isaacman.

Un risque de trou que la NASA n’a pas évalué

Le calendrier est contraint. Les États-Unis, le Japon, le Canada et les pays de l’Agence spatiale européenne (ESA) participant à l’ISS se sont engagés à l’exploiter jusqu’en 2030, la Russie jusqu’en 2028 au moins. La NASA a confié en 2024 à SpaceX, pour un montant pouvant atteindre 843 millions de dollars, le véhicule qui fera rentrer la station dans l’atmosphère au-dessus d’une zone inhabitée.

En juin, le GAO, l’organe d’audit du Congrès américain, a pointé le risque d’un « trou » : une période sans aucun astronaute américain en orbite basse, si l’ISS disparaît avant qu’une station privée soit prête. La NASA « n’a pas encore évalué la probabilité ni la durée » d’une telle interruption, écrivent les auditeurs, qui recommandent de le faire. Ils relèvent surtout une échéance : selon les responsables de l’agence, c’est en 2027 qu’il faudra décider si une station commerciale sera prête avant la retraite prévue de l’ISS en 2030, ou s’il faut prolonger la station. Les choix de l’appel d’offres et cette décision tomberont donc la même année.

Les projets en lice

La NASA ne publie pas la liste des candidats. Le GAO indiquait en juin qu’elle travaillait avec six entreprises américaines sur des stations commerciales. Quatre projets sont publics, et l’Europe est présente dans au moins deux d’entre eux par son industrie.

  • Starlab est une coentreprise de l’américain Voyager Technologies et d’Airbus, rejoints par Mitsubishi, MDA, Palantir et Space Application Services. Airbus conçoit le principal module de vie et de travail. La station doit partir d’un seul tenant en 2029 sur la fusée Starship de SpaceX, pour quatre occupants permanents.
  • Axiom Station, d’Axiom Space, commencerait par un module d’énergie et de régulation thermique amarré à l’ISS, qui s’en détacherait ensuite pour devenir le cœur d’une station autonome. La structure de ce premier module est construite à Turin par Thales Alenia Space. En décembre 2024, Axiom visait une station indépendante « dès 2028 ».
  • Haven, de Vast, avance en deux temps : une petite station, Haven-1, d’abord, prévue en 2027 pour des séjours courts, puis Haven-2, présentée comme « conçue pour succéder » à l’ISS.
  • Orbital Reef, de Blue Origin et Sierra Space, est l’un des trois projets financés en 2021 ; les annonces de la NASA depuis 2025 ne détaillent pas son avancement.

L’Europe achète des places

L’ESA, qui exploite sur l’ISS son laboratoire Columbus, n’a ni station ni vaisseau habité propres. Pour faire voler ses astronautes après 2030, elle multiplie depuis juin les accords avec ces entreprises, récapitulés le 30 septembre.

Le premier billet est celui de Vast. La NASA a confié à l’entreprise en février la sixième mission privée vers l’ISS, jusqu’à 14 jours à bord. Trois des quatre sièges sont européens : Thomas Pesquet commandant, le Tchèque Aleš Svoboda pilote, au titre d’un accord signé pour Prague, et le Grec Adrianos Golemis, médecin de vol de l’ESA, qui deviendrait le premier astronaute de son pays. Leur participation doit encore être approuvée par le comité des agences partenaires de l’ISS qui valide les équipages. Pesquet serait, selon le Centre national d’études spatiales (CNES), le premier non-Américain aux commandes d’un vaisseau américain.

Le second billet est pour Haven-1 : le Français Arnaud Prost, membre de la réserve d’astronautes de l’ESA, doit participer à la première mission vers la station de Vast, la première avec équipage vers une station commerciale selon le CNES, pour deux semaines également. Le prix payé par la France pour ces deux vols n’a pas été publié. Le CNES assume la logique : « En achetant un vol spatial commercial, la France peut obtenir rapidement des occasions de vol pour ses astronautes sans avoir à financer le développement d’infrastructures. »

Le 12 septembre, au sommet spatial de Paris, l’ESA a signé avec Axiom Space un protocole d’accord, sans engagement ferme, sur de possibles missions d’astronautes et expériences à bord d’Axiom Station. Le même jour, une lettre d’intention avec Starlab fixe les conditions « préliminaires » d’un usage futur de cette station : missions d’astronautes, transport, volumes réservés pour des expériences par tranches de 30 à 180 jours. « Avec la désorbitation prochaine de l’ISS, il est de notre devoir d’anticiper et de préparer des solutions », déclarait Daniel Neuenschwander, directeur de l’exploration humaine et robotique de l’ESA.

Et étudie sa propre station

L’ESA ne se contente pas d’être cliente. Deux groupes industriels, menés par Airbus Defence and Space et par OHB, étudient depuis juin, pour neuf mois environ, la faisabilité d’une station pilotée par l’Europe capable d’accueillir des vols habités, de la recherche et des essais technologiques. Il s’agit d’études très en amont (une « pré-phase A », dans le jargon des agences), qui doivent préparer de « possibles décisions » des États membres. L’ESA ne donne ni budget, ni date de décision, ni le modèle visé : occupation permanente ou visites ponctuelles.

Pour le fret, elle avance plus vite. Le 10 septembre, elle a signé avec l’entreprise européenne The Exploration Company un contrat d’une valeur totale de 760 millions d’euros pour sa capsule Nyx : 310 millions pour une mission de démonstration vers l’ISS, le reste pour deux missions de fret optionnelles, encore à confirmer, vers l’ISS ou une future station commerciale, avec à terme un accès européen indépendant aux futures stations commerciales. Aucune date de vol n’est donnée. Pour les équipages, l’ESA dit seulement étudier de futures capacités de transport.

Client, partenaire ou propriétaire

Cette stratégie à plusieurs entrées a une logique : tant que la NASA n’a pas choisi, l’Europe ne sait pas quelles stations existeront après 2030, et répartit ses paris. Elle a aussi une limite. Les accords avec Axiom et Starlab ne sont que des cadres préliminaires, et les deux vols achetés à Vast sont des séjours de deux semaines. C’est loin des 237 jours passés dans l’espace par Sophie Adenot, rentrée le 8 octobre de l’ISS.

L’année 2027 concentrera les réponses. Au printemps, la NASA dira quelles entreprises elle finance, et donc quelles stations ont une chance d’exister ; dans l’année, elle devra aussi décider si l’ISS s’arrête en 2030 ou doit être prolongée. Lancées en juin pour neuf mois, les études d’Airbus et d’OHB devraient s’achever vers la même période. L’Europe saura alors si elle reste une cliente des stations américaines, avec ses industriels à bord, ou si elle se donne les moyens d’en construire une.

Les citations en anglais sont traduites par la rédaction.

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