Aller au contenu

Samedi 24 octobre 2026

L’actualité tech, expliquée

Dernière publication · Selon OpenAI, ses agents ont percé les bacs à sable qui les enferment

Rechercher

InternetActualité

Sextorsion : 60 M$ pour une aide fictive, accuse la FTC

Une entreprise américaine est accusée d’avoir pris au moins 60 millions de dollars à des victimes de sextorsion pour une aide fictive ; un juge a provisoirement suspendu ses activités. Autorités et associations aident gratuitement, là-bas comme en France.

Une victime de sextorsion qui cherchait de l’aide sur Google, YouTube ou X pouvait tomber sur la publicité d’une entreprise de l’Ohio promettant de « traquer les cybercriminels dans le monde entier [et] les battre ». Selon l’autorité américaine de protection des consommateurs, la Federal Trade Commission (FTC), cette société, Digital Forensics Corporation, a pris au moins 60 millions de dollars à des personnes en pleine crise, pour des services qu’elle ne rendait pas. L’agence, qui poursuit la société, son dirigeant Dmitry Belkin et onze entreprises liées, a rendu sa plainte publique le 13 octobre, en annonçant qu’un tribunal fédéral avait accepté de « suspendre temporairement » les activités de la société et de son dirigeant. Ce sont des accusations : rien n’a été jugé sur le fond.

Tableau en quatre lignes : la publicité promettait de traquer les cybercriminels et visait les victimes en quête d'aide ; la phase 1, de 1 499 à 20 000 dollars, promettait localisation, rapport et signalement, mais se limitait souvent à un blocage avec de faux relevés ; le conseil de laisser l'entreprise gérer revenait, selon la FTC, à ne pas bloquer le maître-chanteur, contre l'avis du FBI ; de faux avis positifs soutenaient la réputation.
Ce que vendait Digital Forensics Corporation et ce que lui reproche la FTC ; ces accusations n’ont pas été jugées.Infographie L’Octet numérique, d’après la FTCAgrandir l’image (JPEG, 1 600 × 900 px, 213 Ko)

La sextorsion est un chantage sexuel : un escroc obtient des photos ou des vidéos intimes, souvent après une fausse relation nouée en ligne, puis menace de les diffuser si la victime ne paie pas. L’affaire Digital Forensics illustre ce que l’on peut appeler une seconde arnaque : celle qui vise la victime au moment où, paniquée et honteuse, elle cherche de l’aide.

Une « phase 1 » facturée jusqu’à 20 000 dollars

D’après le communiqué de la FTC, l’entreprise poussait les victimes à acheter une « phase 1 » facturée de 1 499 à 20 000 dollars. Elle devait comprendre la localisation du maître-chanteur, des échanges avec lui, un rapport d’enquête détaillé et le signalement du crime aux forces de l’ordre. Venait ensuite la « phase 2 », une surveillance continue des comptes de la victime avec signalement des nouvelles attaques à la police.

Dans les faits, selon l’agence, Digital Forensics se contentait souvent de bloquer le maître-chanteur sur les réseaux sociaux de la victime, « ce que les victimes peuvent faire elles-mêmes », fabriquait de faux relevés de conversation et utilisait des informations d’enquête inventées. Ses télévendeurs auraient joué sur la peur, avec des arguments taillés sur les « points sensibles » de chacun. Quand des clients réclamaient un remboursement, l’entreprise n’appliquait pas sa propre politique en la matière.

La FTC lui reproche aussi d’avoir fabriqué sa réputation : avis négatifs étouffés, milliers de faux avis positifs, rédigés notamment par des salariés basés en Inde ou achetés à des chauffeurs Uber qui n’avaient jamais été clients, et clients contraints de publier des avis positifs avant d’avoir reçu le moindre service. Elle invoque quatre textes, dont la loi fondatrice de la FTC et la règle fédérale sur le démarchage téléphonique. Le directeur de la protection des consommateurs de l’agence, Christopher Mufarrige, résume : l’entreprise « s’en prend à des consommateurs déjà en crise ».

Le conseil le plus dangereux : ne pas bloquer

Un reproche touche directement la sécurité des victimes. Digital Forensics leur disait, selon la FTC, de ne pas bloquer le maître-chanteur et de la laisser gérer en continuant à communiquer avec lui, ce qui est « contraire aux recommandations du FBI et d’autres experts des forces de l’ordre ». Des employés présentaient le blocage comme « la dernière chose à faire », rapporte The Record.

C’est l’inverse de la consigne des autorités françaises. La fiche de Cybermalveillance.gouv.fr, le dispositif national d’assistance aux victimes de cybermalveillance, commence par : « ne répondez plus » et « bloquez-le sur les messageries et réseaux sociaux ». Prolonger l’échange, c’est laisser au maître-chanteur une prise sur sa victime.

Une suspension, pas un jugement

La FTC avait demandé au tribunal fédéral du district nord de l’Ohio une ordonnance d’interdiction temporaire (temporary restraining order) assortie d’un gel des avoirs, sans que l’entreprise soit entendue au préalable, selon l’intitulé de sa requête publié sur la page de l’affaire. C’est une mesure d’urgence : en droit fédéral américain, une telle ordonnance rendue sans prévenir la partie adverse dure 14 jours au plus, sauf prolongation, et l’audience sur une interdiction plus durable (dite « préliminaire ») doit être fixée au plus tôt. Déposée le 6 octobre sous scellés avec la plainte, selon le rôle du tribunal (le registre public des actes de la procédure), la demande a été accordée début octobre ; l’affaire est confiée à la juge Patricia A. Gaughan. Selon USA Today, l’ordonnance gèle temporairement les avoirs de l’entreprise. La FTC a aussi demandé un administrateur provisoire (receiver), c’est-à-dire un tiers chargé par le tribunal de prendre en main la gestion des biens de la société : le cabinet d’avocats Vorys, Sater, Seymour and Pease y agit à ce titre depuis le 7 octobre au moins, d’après le rôle. L’ordonnance elle-même n’est pas publiée. Sur le fond, la FTC demande une interdiction définitive et une condamnation financière, selon l’intitulé de sa plainte.

L’entreprise conteste. Le 14 octobre, ses avocats ont déposé un mémoire contre le maintien de l’interdiction, sous la forme d’une injonction préliminaire, et contre la désignation de l’administrateur ; ils annoncent, selon USA Today, qu’ils s’opposeront à l’ordonnance. La juge a donné à la FTC jusqu’au 16 octobre à midi, heure de l’Est des États-Unis (18 h à Paris), pour répliquer. Au 15 octobre, aucune date d’audience n’apparaissait au rôle. En 2025, interrogé par USA Today, le juriste de la société affirmait qu’elle traitait « avec diligence » les réclamations et que la « majorité » de ses « 1 000 clients par mois » étaient satisfaits.

Des alertes depuis 2023

Le phénomène était signalé de longue date. Le 7 avril 2023, le FBI publiait un avis consacré aux « entreprises à but lucratif » qui proposent leur « assistance » aux victimes de sextorsion : elles « facturent des frais exorbitants, alors que les forces de l’ordre et les associations fournissent une aide gratuite ». Parmi les signaux d’alerte, le FBI citait une société qui fait payer avant d’agir, impose un contrat, décourage de prévenir la police ou recourt à des tactiques de pression et de peur.

Deux ans plus tard, une enquête de USA Today, fondée notamment sur plus de cent plaintes auprès des régulateurs des États et du Better Business Bureau, un organisme privé de médiation, décrivait déjà des promesses gonflées et des prix élevés chez Digital Forensics. Ses clients allaient d’étudiants à des retraités ; l’un d’eux, un père canadien, disait avoir payé 20 000 dollars.

Honte, urgence et publicité ciblée

Le modèle repose sur trois ressorts. La honte, d’abord, qui dissuade d’en parler à un proche ou à la police et laisse la victime seule face à un vendeur. L’urgence, ensuite : le chantage pousse à agir vite, et un télévendeur qui promet d’y mettre fin trouve un client prêt à payer sans comparer. La publicité, enfin, qui place une offre commerciale devant la victime au moment exact où elle cherche une issue : c’est ce ciblage des victimes « en quête d’aide » que décrit la FTC.

Le communiqué de la FTC ne mentionne pas de victimes en France. Le chantage lui-même y a progressé : « En 2024, les cas de sextorsion pris en charge par le 3018 ont augmenté de 74 % », écrit le gouvernement, qui cite parmi les victimes « notamment les filles et les garçons âgés de 11 à 17 ans ». Avec la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), il diffuse depuis le 25 septembre une campagne nationale sur TikTok et Snapchat, annoncée le 28.

Pour faire retirer des images déjà diffusées, plusieurs outils existent, détaillés dans notre article sur les recours des victimes d’images intimes volées.

Pour Digital Forensics, la suite se joue devant la juge de l’Ohio : après l’ordonnance d’urgence, elle doit dire si elle maintient l’interdiction le temps de la procédure, avant tout jugement sur les accusations de la FTC.

Les citations de la FTC, du FBI, de The Record et de USA Today sont traduites de l’anglais par la rédaction.

À lire aussi