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Linux 7.3 est sorti, porté par un record de 3 021 contributeurs

Publiée dans la nuit de dimanche à lundi, la nouvelle version du noyau partage mieux la mémoire des petites cartes graphiques. Son serveur de fichiers accepte les sauvegardes des Mac, et un nouveau bac à sable isole mieux les logiciels.

Tux, le manchot mascotte du noyau Linux, assis, sur fond gris-bleu uni.
Tux, de Larry Ewing (dessiné avec The GIMP), version vectorielle de Simon Budig et Garrett LeSage, utilisation libre avec attribution (Wikimedia Commons)

Jamais autant de développeurs n’avaient travaillé sur une même version de Linux : 3 021 personnes ont apporté au moins une modification à la version 7.3 du noyau, que Linus Torvalds a publiée dimanche 18 octobre dans l’après-midi, à l’heure de son message, soit lundi à 1 h 41 à Paris. Le noyau est le cœur du système Linux : le programme qui fait le lien entre le matériel et les logiciels.

Trois records en une version

Le site spécialisé LWN, qui publie à chaque version les statistiques de développement du noyau, résume le cycle d’une formule : « une version qui bat les records sur tous les fronts ». Elle compte 18 765 modifications enregistrées (les « commits », hors simples opérations de fusion), signées par 3 021 développeurs, dont 807 qui contribuaient au noyau pour la première fois.

L’écart avec la version précédente est net. Selon les statistiques de LWN pour Linux 7.2, publiées le 17 août, celle-ci comptait 16 418 modifications (la deuxième version la plus chargée de l’histoire du noyau, derrière la 6.7), 2 652 développeurs, déjà un record, et 613 nouveaux venus, un autre record. Linux 7.3 fait donc 14 % de mieux en modifications comme en développeurs, et 32 % de mieux en nouveaux contributeurs.

Un record de participation ne dit rien, à lui seul, de la qualité d’une version : il mesure un volume de travail et l’attrait du projet. Il ne dit pas non plus d’où vient cette hausse. La question de l’intelligence artificielle se pose, puisque des développeurs du noyau déclarent désormais écrire des correctifs avec un assistant de programmation (Linus Torvalds lui-même s’en est servi pour une série proposée le 13 octobre). Pour Linux 7.2, LWN avait compté 1 111 modifications portant la mention « Assisted-by », par laquelle un développeur déclare l’aide d’un tel outil, soit moins de 7 % du total, contre 301 dans la version 7.1 ; l’auteur ajoutait que le nombre réel de correctifs écrits avec une IA était « sûrement bien plus élevé ». Les statistiques détaillées de la version 7.3, qui permettraient de mesurer cette part, n’étaient pas encore parues lundi matin. Rien ne permet donc, à ce stade, d’attribuer le record aux outils d’IA.

Cinq nouveautés, en clair

La liste complète des changements est très longue. Le site communautaire KernelNewbies, qui la résume à chaque version, en retient une dizaine. Voici celles qui touchent le plus directement les utilisateurs.

Les jeux sur les petites cartes graphiques

Une carte graphique dispose de sa propre mémoire, la mémoire vidéo (ou VRAM). Sur les modèles d’entrée de gamme, elle est vite pleine, et plusieurs programmes se la disputent. Jusqu’ici, explique KernelNewbies, le dernier arrivé, même prioritaire, pouvait ne pas obtenir sa part et devoir se rabattre sur la mémoire ordinaire de l’ordinateur, à laquelle la carte peut accéder. Linux 7.3 permet de mieux protéger la mémoire vidéo d’un programme prioritaire, par l’intermédiaire des « cgroups », le mécanisme du noyau qui répartit les ressources entre groupes de programmes : quand la mémoire manque, le système libère d’abord celle des programmes non protégés. Le gain dépend de la façon dont le système attribue cette protection, que les notes de version ne détaillent pas. Le billet technique que recommande KernelNewbies porte sur le pilote des cartes AMD, mais la modification du noyau touche des mécanismes communs à plusieurs pilotes.

Time Machine vers un serveur Linux, sans Samba

Le noyau contient son propre serveur de partage de fichiers, ksmbd, qui parle le protocole SMB des réseaux Windows et Mac ; la documentation du noyau explique qu’il traite dans le noyau les opérations qui pèsent sur les performances (ouvrir, lire, écrire un fichier). Avec la version 7.3, il prend en charge, sur option, les extensions d’Apple nécessaires à Time Machine, l’outil de sauvegarde des Mac. Un serveur domestique ou un boîtier de stockage sous Linux pourra ainsi recevoir les sauvegardes des Mac sans passer par Samba, le serveur de fichiers libre classique, qui le permet déjà par une option désactivée par défaut. Le même serveur ksmbd gagne aussi un chiffrement réglable partage par partage.

Btrfs plus rapide sur les disques durs

Btrfs est l’un des systèmes de fichiers de Linux, la façon dont les données sont rangées sur le disque. Sur les disques qui ne sont pas des SSD (les disques durs à plateaux), le noyau supprime un court délai inutile lors des écritures forcées, celles qu’un logiciel exige immédiatement sur le disque (l’opération « fsync ») : leur débit est multiplié par cinq, selon KernelNewbies. Ces écritures forcées sont aussi cinq fois plus rapides avec l’option « no-holes », active par défaut depuis la version 5.15 des outils Btrfs. Les lectures et écritures directes, qui court-circuitent la mémoire cache, retrouvent les performances perdues lors de versions précédentes. Ext4, autre système de fichiers de Linux, accélère de son côté les écritures directes menées en parallèle.

Un bac à sable qui coupe l’accès aux fichiers

Un « bac à sable » enferme un programme pour limiter les dégâts s’il est piraté. Linux 7.3 ajoute un outil radical : failfs, un faux système de fichiers où toute opération échoue, et un nouvel appel système (une fonction que le noyau met à la disposition des programmes), fchroot(), qui permet d’y placer la racine d’un programme. Celui-ci ne peut alors plus utiliser aucun chemin absolu, celui qui part de la racine (comme « /home/… ») ; il ne peut même plus lancer un programme qui charge des bibliothèques partagées, précise la documentation. Si son répertoire courant est aussi placé dans failfs, les chemins relatifs à ce répertoire échouent également. Toute recherche de fichier doit alors partir d’un répertoire qu’il tient déjà ouvert. Selon la description de la modification, citée par LWN, cela permet à un programme de « se débarrasser entièrement de son état de système de fichiers ». Ce sont des briques pour les développeurs d’outils d’isolement, pas un réglage pour l’utilisateur.

Des programmes qui ne dépendent plus d’un chemin fixe

Le mécanisme binfmt_misc associe un type de fichier exécutable au programme chargé de le lancer, son « interpréteur ». Celui-ci était jusqu’ici un chemin fixe, inscrit une fois pour toutes. Il peut désormais être calculé à chaque lancement par un programme BPF (une technique qui permet de charger de petits programmes contrôlés dans le noyau), ce que LWN décrit comme une porte ouverte aux programmes « hermétiques », qui emportent tout ce dont ils ont besoin. KernelNewbies cite le cas de Nix, le gestionnaire de paquets de la distribution NixOS : un programme pourra déterminer son chargeur au lancement, où qu’il soit installé, sans les bricolages actuels.

Les autres changements retenus par LWN et KernelNewbies
  • Ordonnanceurs à la carte : l’ordonnanceur, qui décide quel programme passe sur le processeur, peut désormais être remplacé groupe par groupe (sched_ext) : deux groupes de programmes peuvent suivre deux politiques différentes.
  • Grands serveurs : l’ordonnanceur répartit autrement la priorité des groupes de programmes sur les machines à nombreux processeurs ; le nouveau réglage par défaut change délibérément le comportement des versions précédentes, selon LWN.
  • Disques Windows : le pilote ntfs3 prend en charge, de façon basique, les « flux de données alternatifs » de NTFS, données attachées à un fichier et désignées par deux-points dans son nom, selon LWN.
  • FUSE : les systèmes de fichiers qui fonctionnent hors du noyau (FUSE) échangent leurs données sans copie intermédiaire quand ils passent par io_uring, l’interface d’entrées-sorties rapide de Linux.
  • Machines virtuelles : un nouveau mode de userfaultfd (le mécanisme qui permet à un programme d’être prévenu des accès à certaines zones de sa mémoire) suit plus efficacement la mémoire réellement utilisée par une machine virtuelle.
  • Périphériques de stockage : l’option RWF_DONTCACHE devient utilisable sur les disques ouverts directement, comme solution de rechange aux entrées-sorties directes.
  • BPF : les programmes BPF disposent de données globales propres à chaque processeur.
  • Processus du noyau : les tâches internes du noyau sont isolées dans leur propre arborescence vide.

Ubuntu l’a déjà, presque

Une nouvelle version du noyau n’arrive pas tout de suite chez les utilisateurs : ce sont les distributions (Ubuntu, Fedora, Debian…) qui l’intègrent, la testent et la diffusent, chacune à son rythme. Ubuntu 26.10, sortie le 15 octobre, a pris de l’avance : elle livre bien Linux 7.3, mais, précisent ses notes de version, une version préparée à partir de la sixième version de test (7.3-rc6), la version définitive étant attendue après la sortie d’Ubuntu. Canonical n’y indique pas quand ses utilisateurs recevront la version finale. Chez Arch Linux, le paquet du noyau en était encore lundi matin à la version 7.2.11, mise en ligne le 17 octobre.

Pour ceux qui restent sur Linux 7.2, rien ne presse : cette version reçoit toujours des correctifs, sa onzième mise à jour (7.2.11) datant du 15 octobre.

La version 7.4 commence en bateau

La sortie de 7.3 ouvre la « fenêtre de fusion » de la version suivante, la période où Linus Torvalds intègre les nouveautés préparées par les responsables de chaque partie du noyau ; elle dure normalement deux semaines, ce qui mènerait à une première version de test de Linux 7.4 le dimanche 1er novembre. Cette fois, son responsable prévient qu’il est en vacances en famille : « au lieu de fusionner quoi que ce soit dès le matin, je passerai la plus grande partie de la journée sur un bateau et sous l’eau ». Il espère tenir les deux semaines habituelles, mais pourrait s’accorder une semaine de plus pour rattraper son retard.

Il prévient aussitôt que ce délai ne profitera pas aux retardataires : ce qui sera intégré doit être prêt « avant l’ouverture de la fenêtre de fusion, pas développé à la dernière minute pendant ». Et de conclure : « Alors pas d’entourloupe. »

Les citations de Linus Torvalds et de LWN sont traduites de l’anglais par la rédaction.

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