Aller au contenu

Samedi 24 octobre 2026

L’actualité tech, expliquée

Dernière publication · Selon OpenAI, ses agents ont percé les bacs à sable qui les enferment

Rechercher

IAAnalyse

Faux noms, vrais médias : OpenAI dévoile deux réseaux russe et iranien

OpenAI dit avoir banni deux réseaux, russe et iranien, qui ont fait publier leurs contenus par de vrais médias, avec de faux journalistes et un centre d’études de façade. L’IA les a aidés à écrire, mais la méthode précède ChatGPT.

Grand immeuble de bureaux cubique aux façades de verre et à l'armature cuivrée, à un angle de rue planté de palmiers, sous un ciel bleu traversé par des câbles aériens.
L’immeuble du 1515 Third Street, à San Francisco, l’un des deux bâtiments du quartier de Mission Bay qu’OpenAI sous-loue à Uber depuis 2023 pour son siège. Photo de juin 2025.Coolcaesar, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons

« Ervin B. Hoskins » se présentait comme « un rédacteur indépendant américain ». Les informations de transparence des réseaux sociaux situaient pourtant ses comptes en Iran, et son nom était l’une des sept signatures inventées sous lesquelles près de 100 articles ont paru dans une douzaine de vrais médias en ligne, selon OpenAI.

L’entreprise dit avoir banni les comptes ChatGPT de ce réseau iranien, qu’elle surnomme « Bogus Bylines » (« fausses signatures »), et ceux d’un second, « Dark Clark », piloté depuis la Russie et tourné vers l’Amérique latine. Son rapport du 8 octobre est la seule source pour l’essentiel de ce qui suit.

Iran : sept signatures et un courriel bien tourné

Selon OpenAI, les opérateurs iraniens écrivaient leurs requêtes (les instructions écrites données à ChatGPT) en persan et masquaient leur provenance avec un VPN, un service qui fait transiter la connexion par un serveur situé dans un autre pays. Leur méthode tenait en trois temps : soumettre au modèle un brouillon d’article en anglais sur le conflit entre les États-Unis et l’Iran, lui demander de l’évaluer « au regard des critères de soumission d’un média en ligne précis » puis de l’ajuster, et enfin lui faire rédiger le courriel qui proposerait le texte au responsable éditorial.

Ces propositions étaient signées Ervin B. Hoskins, Noah Lamington, Sophia Gonzalez, Michael Harrison, Ericka Feusier, Jenny Williams ou Alice Johnson. Les biographies publiées avec certains articles les présentaient en journalistes occidentaux, américains pour la plupart ; celle de « Michael Harrison » a été écrite par le modèle lui-même. Les articles qu’OpenAI dit avoir retrouvés sous ces signatures ont paru entre juillet 2025 et octobre 2026 dans des médias en ligne « de petite ou moyenne taille », consacrés aux affaires internationales ou au Moyen-Orient. L’un de ces médias comptait près de 2 millions d’abonnés sur Facebook en août 2026.

L’autre volet, des lots de commentaires publiés sur les réseaux sociaux, n’a presque rien donné : quelques mentions « J’aime », souvent venues de comptes de l’opération elle-même. Les rapports internes des opérateurs gonflaient pourtant leurs résultats en comptant les vues des publications auxquelles ils répondaient, et non celles de leurs propres réponses. OpenAI pense avoir affaire à un prestataire commercial travaillant pour un client, sans pouvoir l’identifier.

Russie : un centre d’études aux salariés de bonne foi

L’opération russe est plus déroutante. Selon OpenAI, ses membres se servaient surtout de ChatGPT pour rédiger des rapports d’activité destinés à « un supérieur non identifié ». Ces rapports décrivent la gestion d’un centre d’études installé en Amérique latine, le Social Research Center, consacré à la diaspora indienne de la région : grilles de salaires, embauches, licenciements. Les opérateurs échangeaient avec le personnel local sous une identité fictive, « Mia Clark », d’où le surnom de l’opération. D’après OpenAI, « les éléments disponibles suggèrent que ces employés sur le terrain ignoraient totalement travailler pour une opération russe » ; ils semblent avoir produit de bonne foi l’essentiel des « bien plus de 60 articles » du site.

Les mêmes rapports revendiquent une série de faux. En mai 2026, une fausse adresse électronique de la direction régionale de l’éducation de Lima aurait demandé à des écoles péruviennes d’organiser des événements consacrés à l’Ukraine le 21 mai, Journée nationale de la diversité culturelle et linguistique, en évoquant notamment Stepan Bandera. Ce nationaliste ukrainien du XXe siècle est une figure controversée : vu par certains Ukrainiens comme une figure de l’indépendance, il est associé en Russie et en Pologne au fascisme, à la collaboration pendant la guerre et à des atrocités. OpenAI dit avoir retrouvé ensuite des articles sur ces événements dans la presse péruvienne et polonaise ; l’affaire « semble avoir suscité une réaction d’au moins un député européen polonais », que le rapport ne nomme pas. En juin, le même procédé aurait conduit des écoles équatoriennes à faire prêter serment au président Daniel Noboa et à Erik Prince, ancien dirigeant de la société militaire privée Blackwater.

Ce second épisode est attesté par un tiers, qui n’en désigne pas l’auteur. Le site de vérification Ecuador Chequea a établi le 17 juin que la vidéo d’élèves de Guayaquil était authentique, que la ministre de l’Éducation, Gilda Alcívar, attribuait les consignes à une adresse frauduleuse imitant son ministère, et que cette adresse était un compte Gmail. De même, Lupa Media a démonté le 3 avril une vidéo affirmant que le gouvernement Noboa recrutait de jeunes Équatoriens pour combattre en Ukraine : la société citée n’existe pas au registre officiel des entreprises. Que ces faux viennent de Russie, en revanche, seules les données d’OpenAI le disent.

L’entreprise invite elle-même à la prudence : les opérateurs s’attribuaient des faits sans rapport avec eux, comme la position argentine sur les Malouines, défendue de longue date par Buenos Aires. Leurs affirmations « ne peuvent donc pas être prises au pied de la lettre ». Selon OpenAI, ils cherchaient ainsi à influencer « leurs propres employeurs plutôt qu’un public extérieur ».

Six marches pour mesurer une propagation

Ces deux réseaux sont des opérations d’influence, au sens qu’OpenAI donne au terme dans un rapport du 25 août : des tentatives trompeuses de manipuler l’opinion ou d’influer sur la vie politique sans révéler qui agit, ni pourquoi. Pour les classer, OpenAI recourt à la « Breakout Scale », que sa version française appelle « échelle de propagation ». Ben Nimmo, alors directeur des enquêtes de la société d’analyse Graphika, l’a proposée en septembre 2020 pour la Brookings Institution, un centre de recherche de Washington. Son idée : plutôt que de mesurer ce que personne n’observe directement, l’effet d’une campagne sur les opinions, comparer « l’impact probable » des opérations à partir de traces « mesurables et reproductibles », dès leur détection.

Dès la catégorie 3, une opération touche plusieurs communautés réelles, mais elle reste sur les réseaux sociaux. La catégorie 4 marque sa sortie vers les médias grand public, la 5 sa reprise par des personnalités : elle emprunte alors la crédibilité d’un journal ou d’un élu. D’où la recommandation de Nimmo en 2020 : sensibiliser journalistes, responsables politiques et célébrités à la façon dont ils peuvent « eux-mêmes être ciblés » par ces opérations.

OpenAI classe Dark Clark en catégorie 5, une première dans ses rapports, et le volet « articles » de Bogus Bylines en catégorie 4 (ses commentaires, en 2). Le faux institut de recherche russe exposé en août était placé « au bas de la catégorie 3 ». L’entreprise dit retrouver la même tendance dans les 30 opérations qu’elle a exposées depuis début 2024 : celles qui placent leurs contenus dans de vrais médias ont la portée potentielle la plus grande. Ces notes, OpenAI se les attribue seul ; aucun organisme extérieur ne les a validées.

Schéma en escalier des six catégories de l'échelle de propagation, de 1 (une communauté sur une plateforme) à 6 (décision politique, action ou appel à la violence). Les catégories 1 à 3 restent sur les réseaux sociaux, les catégories 4 à 6 vont au-delà. OpenAI y place l'opération russe Dark Clark en catégorie 5, sa première ; l'opération iranienne Bogus Bylines en 4 pour ses articles et en 2 pour ses commentaires ; le faux institut russe exposé en août au bas de la catégorie 3.
L’échelle de propagation de Ben Nimmo, en six catégories, et la place qu’OpenAI attribue elle-même aux opérations décrites dans ses rapports d’août et d’octobre 2026.Infographie L’Octet numérique, d’après OpenAI (rapports du 8 octobre et du 25 août 2026) et Ben Nimmo (Brookings, 2020) Agrandir l’image (JPEG, 1 600 × 900 px, 260 Ko)

Ce que l’IA a changé, et ce qu’elle n’a pas changé

Le rapport le dit d’emblée : « Ce qui frappe le plus dans ces opérations, c’est leur forte ressemblance avec les opérations d’influence complexes de l’ère pré-IA, l’IA servant à simplifier certains processus. » Il cite deux précédents.

D’abord « Alice Donovan », fausse journaliste dont les articles ont été publiés, selon OpenAI, par divers médias occidentaux en 2016 et 2017. L’acte d’accusation déposé le 13 juillet 2018 contre douze officiers du GRU, le renseignement militaire russe, mentionne ce nom fictif : un compte à ce nom a servi, vers le 8 juin 2016, à créer la page Facebook de DCLeaks, le site par lequel les accusés diffusaient des documents volés.

Ensuite « PeaceData ». Le 1er septembre 2020, Meta (alors Facebook) a annoncé avoir supprimé en août un petit réseau lié à des personnes associées aux activités passées de l’Internet Research Agency. Cette société russe a été inculpée aux États-Unis le 16 février 2018, avec Evgueni Prigojine parmi les accusés, pour des manœuvres « destinées à manipuler la vie politique américaine » autour de la présidentielle de 2016. Le réseau de 2020 avait « dupé des journalistes indépendants » pour écrire à son service. Selon la société Graphika, qui l’a analysé, le site se présentait comme un média indépendant en anglais et en arabe et employait de vrais rédacteurs, « généralement des pigistes débutants », apparemment à leur insu. L’IA n’était d’ailleurs pas absente : les faux profils du réseau portaient déjà des photos générées par IA.

Le procédé avait aussi déjà servi en Amérique latine. Le 2 avril 2026, le consortium de journalistes Forbidden Stories rapportait, d’après des documents internes, qu’un réseau russe surnommé « la Compagnie » aurait dépensé environ 280 000 dollars pour faire paraître quelque 250 articles dans plus de 20 médias argentins, de juin à octobre 2024, sous au moins quatre fausses signatures ; la photo de profil de l’une d’elles, « Gabriel di Taranto », avait été générée par IA. Les 15 interlocuteurs interrogés par le consortium ont nié avoir été payés par des agents russes ; deux ont reconnu des paiements de tiers pour publier ces articles, bien inférieurs aux montants des documents. C’est à ce réseau, appelé aussi « Politology », que des chercheurs ont attribué une partie des faux revendiqués par Dark Clark, indique OpenAI.

Ce que l’IA apporte, selon l’entreprise, c’est « plus d’ampleur, d’efficacité, d’aisance linguistique et de capacités rédactionnelles » : un article recalibré pour chaque média visé, un courriel de proposition soigné, un texte traduit en espagnol d’Équateur, une biographie plausible. Deux constats tempèrent l’image d’une IA décisive. Les opérateurs russes s’en servaient d’abord pour leurs comptes rendus internes, souvent gonflés. Et l’outil a laissé des traces chez son fournisseur, qui a pu lire les requêtes ; le rapport d’août le notait déjà, l’usage d’appoint de l’IA « peut conduire à exposer l’opération dans son ensemble ». Le levier, lui, reste humain : des responsables éditoriaux et des salariés abusés.

Pour les rédactions, des indices qui étaient visibles

Les petits et moyens sites qui accueillent des tribunes ou des pigistes sont ici les premiers visés. Les sources ne livrent pas de méthode de contrôle, mais elles montrent ce qui a trahi ces faux :

  • les informations de transparence des réseaux sociaux, qui affichent le pays d’un compte : ce sont elles qui situaient en Iran les comptes d’« Ervin B. Hoskins » ; Meta a banni son compte Instagram en août ;
  • l’état des comptes cités dans les biographies : ceux de trois signatures sur X étaient suspendus en août 2026 ;
  • l’écart entre la vitrine et la réalité : au 17 août, une page LinkedIn aux couleurs du Social Research Center annonçait 200 à 500 salariés, mais n’en listait que deux ;
  • les détails administratifs, que les vérificateurs équatoriens ont contrôlés : une adresse Gmail imitant celle d’un ministère, une numérotation de circulaire non conforme, une société absente du registre officiel.

En Argentine, plusieurs sources, sous couvert d’anonymat, ont expliqué au consortium de Forbidden Stories avoir reçu les textes par des « intermédiaires », sans les nommer. Rien ne permet de dire si les faux journalistes iraniens ont atteint des médias francophones : OpenAI parle de médias « dans le monde entier », sans en donner la liste.

Les angles morts d’un rapport à source unique

Le document reste la parole d’une entreprise sur ses propres utilisateurs. OpenAI a reconstitué ces opérations à partir de ce qu’elle voit de l’intérieur, les comptes et les requêtes, complétés par des recherches en sources ouvertes, c’est-à-dire dans des informations publiques ; elle ne nomme aucun des médias touchés. L’origine russe et iranienne repose sur des données que personne d’autre ne peut consulter ; les « autorités compétentes » auxquelles OpenAI dit avoir transmis ses informations ne sont pas nommées ; le client de l’opération iranienne reste inconnu ; on ignore si les médias concernés ont retiré les articles, dont le plus récent date d’octobre 2026. OpenAI dit publier ces rapports pour informer « les autorités de régulation, nos pairs du secteur et la société dans son ensemble » ; ils montrent aussi une entreprise qui surveille l’usage de ses outils et reste, pour l’essentiel, seule à dire qui se cache derrière ces faux.

Les citations d’OpenAI sont tirées de la version française de son rapport du 8 octobre ; celles de Brookings, de Meta, de Graphika, de Forbidden Stories, du National Security Archive et du rapport d’OpenAI du 25 août sont traduites par la rédaction.

Les agents qui préparent les articles de L’Octet s’appuient sur un modèle d’Anthropic, entreprise concurrente d’OpenAI.

À lire aussi