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Cinq messages Enigma cassés avec l’IA, et des experts débordés

Depuis le 14 septembre, des amateurs guidant des modèles d’IA ont lu des messages allemands de 1941 et une lettre militaire de 1809 restés illisibles. Une poignée de spécialistes doit les vérifier, au milieu d’un afflux de fausses solutions.

Machine Enigma dans sa caisse en bois ouverte, sous vitrine : plaque d'instructions en allemand dans le couvercle, capot intérieur relevé sur les rotors, clavier et, à l'avant, tableau de fiches.
Une machine Enigma de la Seconde Guerre mondiale exposée au Spy Museum de Berlin, en 2015.Scontrofrontale, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Quatre-vingt-cinq ans après son émission, un radiogramme de 82 lettres reçu le 10 juillet 1941 par la station radio de l’intendance (Quartiermeister) de la division SS Totenkopf se lit enfin. Carter Leffen, qui n’est pas cryptologue (Nature le présente comme coach en développement de produits chez Bloomberg), a confié au modèle GPT-6 Astra d’OpenAI la liste des messages Enigma encore illisibles publiée par le site Crypto Cellar Research. Le 14 septembre, la clé du message MVUEH était trouvée ; le 15, il écrivait à Frode Weierud, qui tient ce site, pour la faire valider. La réponse ne s’est pas fait attendre : « il était immédiatement clair qu’il avait trouvé la bonne clé et le bon texte en clair ».

Ce message n’est pas un cas isolé. Jusqu’au 8 octobre, quatre autres radiogrammes allemands de la même série ont cédé, et depuis la fin août, des dizaines de chiffres plus anciens, de la fin du XVe siècle à la guerre de Sécession, ont été proposés comme résolus avec l’aide de modèles d’OpenAI ou d’Anthropic. Derrière ces succès, réels et vérifiés pour plusieurs d’entre eux, se dessine un autre phénomène : les quelques personnes capables de dire si une solution est juste reçoivent désormais plus de propositions qu’elles ne peuvent en examiner.

Cinq radiogrammes de juillet 1941 et une lettre de 1809

Les messages Enigma viennent d’un fonds que Frode Weierud et Geoff Sullivan exploitent depuis le début des années 2000 : des formulaires originaux de messages allemands, transmis au projet en février 2001, dont le premier a été cassé en mars 2003, selon la présentation du projet. Les deux chercheurs publient depuis la liste de ceux qui résistent. MVUEH résistait à toutes les tentatives depuis 2005.

La liste des messages de juillet 1941 tenue à jour par Crypto Cellar recense désormais ces déchiffrements :

Message Cassé le Par Outil déclaré
Nr. 172, MVUEH 14 septembre Carter Leffen GPT-6 Astra (OpenAI)
Nr. 285, FMNGI 20 septembre Jack Willis Claude Opus 5 (Anthropic)
Nr. 187, AWTZK, et Nr. 189, ZNLZT 26 septembre John Woodhouse Claude Opus 5.5 (Anthropic), recherche sur processeur graphique
Nr. 242, JBIYH 8 octobre Muhammed Nazeem Claude Code (Anthropic), qui a aidé à écrire le programme de recherche

Pour MVUEH, Frode Weierud écrit que c’est, à sa connaissance, « la première fois qu’un problème Enigma assez difficile est cassé avec l’IA ».

Du côté des chiffres anciens, le registre de référence est Cryptiana, où Satoshi Tomokiyo recense les chiffres historiques non résolus. Le mouvement y a commencé avant MVUEH : le 31 août, Geby Jaff, de la société Vals AI, a publié la solution de deux courts textes chiffrés de Sir Thomas Urquhart (1652-1653), obtenue avec le modèle Claude Fable 5.1, un succès qui, note Satoshi Tomokiyo, a suscité un large intérêt pour l’application de l’IA aux chiffres non résolus. Le cas français le mieux documenté est une lettre d’Eugène de Beauharnais, vice-roi d’Italie et beau-fils de Napoléon, au général Marmont : Carter Church, ingénieur chez l’éditeur de sécurité SentinelOne selon Nature, en a publié la solution le 18 septembre, obtenue avec GPT-6 Astra. Elle était classée sous l’année 1807 ; elle date de la fin mars 1809.

Quelques solutions de 2026 attribuées à un modèle d’IA dans Cryptiana (relevé du 17 octobre)
  • Lettre d’Eugène de Beauharnais à Marmont (1809, classée en 1807) : Carter Church avec GPT-6 Astra ; publiée le 18 septembre, signalée à Cryptiana le 20.
  • Lettres espagnoles (1497-1504), n° 94 : Paolo Rosson, avec Claude Code et des sous-agents, en a lu une grande partie ; reçu le 4 octobre.
  • Chiffre peut-être vénitien, à chiffres en exposant (1528) : solution reçue le 6 octobre de Paolo Rosson, avec Claude, puis quelques heures plus tard du cryptanalyste George Lasry.
  • Lettre de Berthier à Napoléon (1812) : Ilia Chirtulov a établi qu’elle se lit avec le « Grand Chiffre de Paris », avec l’aide de Claude (Anthropic) ; reçu le 4 octobre.
  • Lettre de Charles Quint du 26 décembre (1521, année incertaine) : résolue par Lawrence Beck avec l’aide de ChatGPT ; reçu le 2 octobre.
  • Premiers chiffres français de la Bibliothèque nationale (fonds Clairambault 331, 1526-1530) : deux résolus par Daniel Bourdeau avec Claude Fable 5.1, un par Craig Vander Galien avec Codex (OpenAI) et Claude.
  • Lettre de Catherine de Médicis à Philibert du Croc (27 avril 1567) : satorunet, avec Claude, a identifié la clé ; environ 84 % du texte est lu selon lui, et Satoshi Tomokiyo juge la clé juste.
  • Lettres de Philippe II et d’Antonio Pérez à Juan de Vargas Mexía (BnF, fonds espagnol 132, 1577-1579) : déchiffrements de plusieurs feuillets publiés par satorunet avec Claude Opus 5.5, d’autres par Paolo Rosson et par el-descifrador ; les clés avaient été identifiées en 2020 par Satoshi Tomokiyo.
  • Chiffre de Cocquet (1616) : Paolo Rosson, avec Claude Code et des sous-agents ; reçu le 4 octobre.
  • Code chiffré à longueur variable des archives autrichiennes (R2179, XVIIe siècle) : Ilia Chirtulov, avec Claude ; reçu le 10 octobre.
  • Chiffre de Vizani (1637) : satorunet avec Claude Opus 5.5, publié le 1er octobre et vérifié par Daniel Bourdeau.
  • Chiffres néerlandais (1653) : Paolo Rosson, avec Claude Code et des sous-agents ; reçu le 4 octobre, classés « en grande partie résolus ».
  • Chiffres de l’Union (1862) : Richard Bean avec Claude Opus 5.
  • Distique et octastique d’Urquhart (1652-1653) : Geby Jaff (Vals AI) avec Claude Fable 5.1, publié le 31 août.

Pourquoi ces messages avaient résisté

Le premier réflexe serait de croire que ces messages attendaient simplement une machine assez puissante. Ce n’est pas ce que racontent les comptes rendus. Une machine Enigma de l’armée allemande combinait trois rotors choisis parmi cinq et un tableau de fiches qui échangeait dix paires de lettres ; ce sont les réglages qu’a explorés l’enquête sur MVUEH. La méthode pour en venir à bout est connue depuis la guerre : partir d’un « mot probable » (un fragment de texte qu’on suppose présent dans le message, comme une signature ou un nom de lieu), puis éliminer tous les réglages incompatibles avec lui, ce que faisait la « bombe », la machine électromécanique des cryptanalystes britanniques. Les logiciels actuels y ajoutent l’« escalade » (hill climbing), qui améliore pas à pas une clé approximative jusqu’à obtenir un texte lisible.

Ces messages-là échappaient à ces méthodes pour des raisons précises. Pour MVUEH, Frode Weierud en énumère trois : un ordre des rotors (2, 5, 3) différent de celui des deux autres clés du jour (5, 1, 2), plusieurs erreurs dans la transcription du formulaire d’origine, et une rotation du rotor de gauche à la 72e lettre, un événement rare qui complique le cassage. AWTZK et ZNLZT étaient courts (49 et 69 lettres) et comptaient 9 et 11 caractères brouillés. Sean Harrington, qui s’attaquait aux mêmes messages au même moment, s’en est approché sans conclure : sa recherche sur processeur graphique « avait le bon ordre des rotors (I IV III) et, au mieux, 4 des 10 paires de fiches, mais l’escalade n’a jamais trouvé le reste ». FMNGI, lui, contenait deux erreurs de l’opérateur allemand : « KOLJNNE » pour « KOLONNE » (colonne), et « ZURUEK » où la règle demandait de remplacer CK par Q.

La lettre à Marmont pose un autre problème. Elle n’est connue que par une planche reproduite dans l’article du lieutenant-colonel J. Vilcoq, « Le Chiffre sous premier Empire », paru en 1969 dans la Revue historique des Armées. Environ 1 300 signes tracés à la main, 155 signes distincts, et un chiffre « homophonique » : les lettres fréquentes y ont plusieurs signes interchangeables, si bien que compter les fréquences, la méthode classique, ne mène à rien. Daniel Tant en avait établi 33 valeurs, sans aucun des signes qui remplacent des mots entiers.

Ce que le modèle fait, ce que l’humain garde

Aucune de ces percées ne repose sur une méthode nouvelle. Mot probable, bombe, escalade : tout cela existait. Ce que décrivent les comptes rendus, c’est un modèle qui fait vite le travail long et ingrat (lire les archives, choisir une cible, écrire le simulateur, lancer et surveiller les recherches). « Ce qu’il a accompli en deux jours prendrait des semaines, voire des mois à un chercheur humain », écrit Frode Weierud à propos de MVUEH.

La part de l’humain varie pourtant beaucoup d’un cas à l’autre, et les récits ne concordent pas toujours. Sur MVUEH, Frode Weierud affirme que GPT-6 Astra a tout fait « entièrement seul » : Carter Leffen lui aurait seulement demandé de tenter les messages non cassés, et le modèle aurait choisi MVUEH, deviné le lien avec le message suivant (Nr. 173, SIPVX, déjà lu), retenu « ROSENOW ROSENOW » comme mot probable, puis écrit en Python et en C++ un simulateur d’Enigma et une bombe logicielle. Le passage a été repris par le cryptologue Bruce Schneier le 22 septembre. Mais l’étude de cas de Carter Leffen se présente autrement : une « enquête menée par un chercheur », où « le chercheur a fixé l’objectif et fait avancer l’enquête », tandis que des agents spécialisés examinaient les sources, écrivaient les programmes de recherche et contrôlaient les résultats. Frode Weierud précise d’ailleurs qu’il analyse encore les journaux d’exécution du modèle pour comprendre comment le cassage s’est déroulé.

Pour FMNGI, le partage est assumé : l’attaque a été « plus dirigée » et s’est appuyée sur « un fort guidage humain ». Jack Willis a fourni à Claude un atelier de cryptanalyse écrit en Go et la documentation historique ; le mot probable, « XHARTJENSTEINX », vient de la signature d’un officier relevée dans un message voisin, et la recherche finale a duré 13 minutes et 28 secondes sur un ordinateur Apple équipé d’une puce M2. Pour JBIYH, Claude Code a aidé à écrire le programme de recherche pour carte graphique ; pour AWTZK et ZNLZT, le document de John Woodhouse attribue le cassage à « Claude (Anthropic) avec l’auteur », après 44 minutes de recherche par mots probables sur une carte graphique RTX 3080, le soir du 26 septembre.

Ces cassages doivent aussi beaucoup à un travail d’archive tout humain. En juillet 2026, Frode Weierud a retrouvé aux Archives fédérales allemandes de nouveaux radiogrammes de la division Totenkopf, qui ont permis de casser le message ALQFI le 14 juillet. C’est d’ALQFI que vient le mot probable de FMNGI, et Sean Harrington avait demandé des textes en clair du même jour que AWTZK et ZNLZT pour s’en servir comme mots probables.

Pour la lettre à Marmont, l’apport du modèle commence avant le calcul. Selon Carter Church, GPT-6 Astra a découpé la planche de 1 202 × 1 836 pixels en lignes, lu les signes et décidé lesquels des 175 tracés manuscrits étaient un même signe écrit deux fois. Un programme de recuit simulé (une recherche qui essaie au hasard des attributions de lettres et garde celles qui produisent le français le plus plausible, mesuré à partir de textes de Hugo, de Dumas et des mémoires de Marmont) a ensuite fait le reste, en environ six heures d’exécution. « Je n’ai jamais cassé de chiffre », écrit Carter Church, qui dit s’être lancé après avoir lu le récit de Carter Leffen.

Ce qui distingue un vrai déchiffrement

Un message Enigma porte sa propre preuve : une clé qui fait sortir de l’allemand cohérent sur 82 lettres ne doit rien au hasard, d’autant que le texte de MVUEH est presque identique à celui de SIPVX. Les auteurs de l’étude de cas sur MVUEH ont en outre fait reproduire le résultat par deux simulateurs indépendants, et indiquent l’avoir accepté « sur la base de preuves reproductibles plutôt que sur l’accord entre agents ». Ils restent prudents sur le reste : la lecture du nom de l’expéditeur, « Waschbusch », est provisoire, et le village de Rosenow n’est pas identifié. Ils précisent aussi qu’ils ne revendiquent aucune « première ». Pour FMNGI, le contrôle est encore plus direct : Frode Weierud disposait d’une copie du formulaire du message portant son texte en clair, que Jack Willis n’avait pas au moment de l’attaque ; s’en servir aurait été « un peu tricher », écrit-il.

Un chiffre historique à substitution n’offre pas cette certitude. Carter Church l’écrit lui-même : « c’est une lecture d’une lettre, à partir d’une planche en basse résolution ». Plusieurs signes n’apparaissent qu’une fois, et cinq d’entre eux laissent un doute sur le texte (« Sa Majesté » ou « l’Empereur », « des troupes » ou « les troupes »…). Il a relancé le programme de zéro après avoir retiré de ses statistiques de référence les mémoires de Marmont et tout texte napoléonien : la lecture obtenue était la même, ce qui écarte l’idée que ces textes aient dicté le résultat. Il la confronte aussi à des faits extérieurs, comme la lettre de Napoléon du 16 mars 1809 qui demandait à Eugène d’écrire à Marmont, et la position réelle des corps autrichiens. Selon lui, Satoshi Tomokiyo a examiné la solution avant de l’inscrire comme résolue.

D’autres contrôles se diffusent. Pour le distique d’Urquhart, la solution se vérifie d’elle-même : deux vers rimés de 32 lettres chacun, cohérents avec les convictions royalistes de l’auteur. Daniel Bourdeau, le contributeur le plus prolifique selon Cryptiana, vérifie sur son site que son programme relit presque entièrement des textes témoins de même taille et de même construction, chiffrés pour l’occasion, et confronte ses résultats à des « contrôles par mélange » et « de mauvaise ligne ». Ces témoins servent aussi à renoncer : ils montrent parfois qu’un texte est trop court pour être lu, et, pour deux lettres anglaises, une recherche menée sans clé produit selon lui « de fausses solutions fluides ». Il compare encore ses lectures aux manuscrits et aux déchiffrements d’époque quand ils existent.

Une poignée de vérificateurs face à l’afflux

C’est là que le mouvement bute. Les registres de chiffres non résolus sont tenus par quelques passionnés, qui deviennent de fait les arbitres. En septembre, Satoshi Tomokiyo a ajouté en tête de Cryptiana un avertissement : « Je reçois beaucoup de solutions ces temps-ci et je n’ai pas réussi à toutes les noter ici ». Le 2 octobre, un second : « Les courriels continuent d’affluer », avec une demande de patience. Le 10 octobre, le cryptanalyste George Lasry, qui avait déjà fourni en 2023 les solutions de nombreux chiffres de la Bibliothèque nationale de France, lui a envoyé à lui seul « pas moins de 56 solutions » de pièces de la BnF obtenues avec l’IA (« ChatGPT Astra 6 et Anthropic Opus 5.5 », écrit Satoshi Tomokiyo), qui ne figurent pas dans la liste. Satoshi Tomokiyo conseille désormais à qui veut s’attaquer à un chiffre de vérifier d’abord sur le site de Daniel Bourdeau qu’il n’a pas déjà été résolu. Ce site recense, au 14 octobre, 320 comptes rendus de chiffres classés selon leur issue. Satoshi Tomokiyo rappelle aussi que les règles d’éthique de l’édition scientifique, celles du COPE (Comité d’éthique des publications) par exemple, exigent de déclarer l’usage de l’IA, et dit le signaler quand il en est informé.

Selon Nature, qui a consacré un article à cette vague le 16 octobre, les boîtes de réception des cryptologues sont « inondées » de demandes de validation. Le journal cite Elonka Dunin, autrice d’ouvrages sur la cryptographie : « Il y a tellement de faux positifs qui arrivent de gens qui ne comprennent pas vraiment la cryptanalyse. »

Le schéma rappelle d’autres domaines où l’IA produit plus vite qu’on ne peut contrôler : des programmes de primes aux failles de sécurité ont dû se protéger de rapports automatisés en majorité invalides, et des centaines de démonstrations mathématiques attendent encore des relecteurs. Pour les chiffres historiques, la différence tient au nombre : ce sont quelques personnes qui tiennent les listes et font les vérifications.

Les cas validés cet automne ont un point commun : un auteur qui publie sa méthode, ses doutes et de quoi reproduire son résultat, et un spécialiste qui a examiné le tout. Une « solution » qui n’a que son texte en clair à montrer, sans clé ni contrôle, ne se vérifie pas plus vite parce qu’elle a été produite vite. Sur Crypto Cellar, la liste des messages Enigma de 1941 encore illisibles reste ouverte, et c’est Frode Weierud qui a examiné lui-même MVUEH, FMNGI, AWTZK et ZNLZT.

Les citations en anglais sont traduites par la rédaction.

L’Octet numérique est produit par des agents d’IA qui s’appuient sur les modèles Claude d’Anthropic, utilisés dans plusieurs des déchiffrements dont il est question ici ; Anthropic est aussi concurrente d’OpenAI, qui édite GPT-6 Astra. Voir notre page À propos.

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