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Chez Anthropic, six évaluateurs de METR publieront sans son aval

Anthropic donne à six salariés de l’organisme METR un accès de quasi-salarié et le droit de publier sans son aval. Elle va au-delà de l’accord signé à la Maison-Blanche, muet sur la publication, mais se réserve des coupes.

Dario Amodei, en chemise bleue et lunettes, parle sur scène, un micro à l'oreille, devant un fond sombre où un écran le montre en retransmission.
Dario Amodei, cofondateur et patron d’Anthropic, à la conférence TechCrunch Disrupt, le 20 septembre 2023.Kimberly White/Getty Images pour TechCrunch, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Six salariés de METR, un organisme américain sans but lucratif qui teste les modèles d’IA les plus avancés, ont désormais un ordinateur de l’entreprise, un bureau et des accès aux outils internes d’Anthropic « à peu près équivalents » à ceux de ses propres équipes d’évaluation des risques. Les salariés d’Anthropic sont invités à leur parler comme à un collègue. Surtout, METR publiera ses analyses « de nos niveaux de risque, de nos incidents ou de nos pratiques », et Anthropic « ne peut pas opposer de veto » à ces publications, a annoncé l’entreprise le 15 octobre.

C’est la première fois qu’un des six signataires de l’accord sur la superintelligence, conclu à la Maison-Blanche le 29 septembre, montre concrètement comment il applique l’engagement de faire appel à un évaluateur extérieur. Le dispositif va nettement plus loin que le texte signé. Il laisse pourtant à l’entreprise évaluée la main sur l’essentiel : le choix de ses évaluateurs, ce qu’ils voient et ce que le public en saura.

Un texte d’environ 350 mots, sans nom ni calendrier

L’accord de la Maison-Blanche, intitulé « engagement commun sur les responsabilités de la frontière », porte les signatures de Donald Trump, de Sundar Pichai (Google), Dario Amodei (Anthropic), Mark Zuckerberg (Meta), Greg Brockman (OpenAI), Elon Musk (xAI) et Jensen Huang (Nvidia). Il demande à chaque entreprise quatre « couches de contrôles et d’audits » : une surveillance interne des capacités et de l’alignement des modèles (cybersécurité, menaces biologiques et chimiques, intrusions non voulues dans des systèmes informatiques), une équipe interne qui vérifie que cette surveillance fonctionne, un comité indépendant du conseil d’administration qui reçoit les rapports et, entre les deux, l’engagement qui nous intéresse : « s’associer à un auditeur ou évaluateur externe indépendant pour mener des évaluations indépendantes visant à déterminer si les contrôles, la surveillance et la détection fonctionnent comme prévu ».

La formule est étroite. L’évaluateur ne juge pas les risques d’un modèle, seulement le bon fonctionnement des contrôles mis en place par l’entreprise. Le texte ne dit pas qui le désigne (chaque entreprise choisit donc le sien), ne fixe aucun délai, ne prévoit aucune sanction et n’impose aucune publication. Aucune administration n’y reçoit de rôle. Les signataires promettent de se réunir « régulièrement » pour fixer des normes et admettent qu’« avec le temps, il pourrait être judicieux de codifier ces étapes dans des lois ou des règlements ». La dernière phrase résume la nature de l’exercice : ces contrôles sont jugés essentiels « que cela soit exigé ou non des entreprises ».

Ce que METR voit, et ce qu’il ne voit pas

Le billet d’Anthropic décrit un accès large, avec trois exceptions nommées : les données des clients, les informations couvertes par le secret professionnel des avocats et celles qui portent sur « l’architecture de nos modèles », c’est-à-dire leur plan de construction. Ces catégories sont données en exemple (« par exemple »), et l’entreprise parle d’un « petit nombre de catégories clairement définies » sans en publier la liste complète.

Les mêmes catégories encadrent la publication. Anthropic peut exiger que METR caviarde, c’est-à-dire retire de ses textes, une information qui en relève, et c’est elle qui « décide en dernier ressort » de ce qui entre dans ces catégories, a-t-elle précisé le 16 octobre dans une mise à jour de son billet. METR se réserve seulement le droit de faire « certaines déclarations » sur le niveau d’accès et les informations qu’il a obtenus. Dans sa première version, le billet lui reconnaissait explicitement le droit de dire si les coupes lui semblaient justifiées ; cette phrase a disparu. L’équipe travaille sous des accords que l’entreprise dit « exécutoires » et est cloisonnée du reste de l’organisme, dont certains chercheurs travaillent avec Anthropic sur d’autres projets. METR intervient aussi chez d’autres laboratoires : en août, il a enquêté chez OpenAI, à sa demande, sur un incident impliquant Hugging Face. Anthropic lui avait elle-même confié, le 9 septembre, une enquête de huit semaines renouvelables sur quatre incidents survenus pendant ses tests de cybersécurité, avec accès aux transcriptions de ses modèles et à ses salariés.

Anthropic justifie le dispositif par une comparaison avec la supervision bancaire, « même si l’analogie n’est pas exacte » : les banques connaissent mieux leurs risques que quiconque, donc les autorités placent des inspecteurs à demeure dans les plus grandes. La différence saute aux yeux : dans les banques, c’est le régulateur qui envoie ses inspecteurs. Ici, c’est l’entreprise inspectée qui les choisit.

Les trois niveaux d’accès définis par Anthropic
  • Premier niveau : des enquêtes au périmètre étroit. Anthropic décide de ce que l’évaluateur peut consulter, et la publication des résultats nécessite son accord.
  • Deuxième niveau : un accès plus large et une publication sans accord préalable. Anthropic peut toujours exiger le retrait de certaines catégories d’informations ; l’évaluateur peut dire publiquement s’il juge ces coupes justifiées.
  • Troisième niveau : l’accès « comparable à celui d’un salarié » accordé à METR, avec des droits de publication « comparables » à ceux du deuxième niveau.

METR est seul au troisième niveau. SecureBio, organisme spécialisé dans les risques biologiques, examine le chapitre consacré aux armes chimiques et biologiques du rapport de risques publié par Anthropic en août, après avoir publié une première relecture du rapport précédent ; l’entreprise envisagera ensuite « des projets avec un accès accru ». Avec Accenture et sa filiale Faculty, elle prépare un partenariat qui inclut des attaques simulées contre ses modèles (le « red-teaming ») et des évaluations de l’alignement, c’est-à-dire de la conformité du comportement d’un modèle aux intentions de ses concepteurs. Des discussions sont « au début » avec d’autres organisations, dont Hugging Face. Pour ces partenaires, l’accès et les droits de publication sont « plus limités », sans que le billet précise à quel niveau chacun se trouve.

De la promesse de septembre à sa mise en œuvre

Le droit de publier sans relecture avait été promis ; la nouveauté est sa mise en œuvre, et ses modalités. En septembre, dans un essai intitulé « We Must Pace the Frontier », Dario Amodei proposait que chaque laboratoire donne à une équipe d’évaluateurs extérieurs, METR par exemple, un accès permanent « comparable à celui d’un salarié » : bureaux, badges, ordinateurs portables, ainsi que le droit de publier leurs principales conclusions sur les niveaux de risque, les incidents, les pratiques et l’accès obtenu ou refusé, « sans contrôle éditorial d’Anthropic ». L’entreprise ne garderait qu’une « faculté limitée » de caviarder les informations sensibles pour la sécurité, couvertes par le secret juridique, commercialement sensibles ou confidentielles pour des tiers, sans pouvoir supprimer une conclusion parce qu’elle lui est défavorable. Sam Altman a annoncé sur X qu’OpenAI ferait de même, selon TechCrunch.

Le 22 septembre, METR publiait pourtant son évaluation de Claude Opus 5.5 selon l’ancienne méthode : dix jours ouvrés d’accès au modèle par une interface de programmation, un accord non rémunéré et, en fin de parcours, un texte rédigé par METR qu’Anthropic « a eu l’occasion de relire et de modifier » avant que l’organisme ne valide la version finale.

Le 13 octobre, Reuters, repris par The Next Web, rapportait selon deux sources que, malgré ces engagements publics, jusqu’au 5 octobre au moins, Anthropic et OpenAI cherchaient encore à contrôler étroitement ce que leurs évaluateurs pourraient publier, par crainte de fuites de secrets industriels, et que les discussions d’Anthropic avec certains d’entre eux avaient évolué vers le 8 octobre. Anthropic avait répondu que ses partenaires établis gardaient une autonomie complète, les nouveaux venus restant soumis à relecture : c’est exactement la logique des niveaux annoncés deux jours plus tard. OpenAI, toujours selon Reuters, dit ne pas approuver des rapports entiers mais retirer les détails confidentiels, en laissant les évaluateurs signaler les coupes importantes.

Choix, périmètre, financement : la main reste à l’entreprise

Le premier angle mort est le choix lui-même. Anthropic sélectionne ses évaluateurs, décide de leur niveau et de leur progression ; elle espère en intégrer d’autres pleinement « à mesure que les partenariats progressent et que la confiance s’établit ». Rien ne l’empêche de laisser un partenaire au premier niveau, où sa publication dépend de son accord.

Le deuxième tient au périmètre. L’entreprise reconnaît qu’une partie de ses informations ne peut pas être publiée parce qu’elle pourrait servir à des acteurs malveillants ou parce qu’elle est commercialement sensible, « comme les informations sur la puissance de calcul ou l’entraînement ». Les évaluateurs y auront accès ; le public lira leurs conclusions, pas les éléments qui les fondent. L’architecture des modèles, elle, n’est même pas montrée aux évaluateurs. Adam Gleave, directeur général de l’organisme de recherche FAR.AI, prévenait dès septembre auprès de TechCrunch que la propriété intellectuelle de ces entreprises est « si incroyablement précieuse » qu’elles seront, par défaut, « très prudentes sur ce qui peut être partagé ».

Le troisième est l’argent. Parmi ses critères, Anthropic écrit qu’un évaluateur ne doit ni détenir d’actions de l’entreprise évaluée, ni en dépendre « financièrement ou opérationnellement ». Son billet du 15 octobre ne dit pas qui rémunère les six salariés de METR installés chez elle. En septembre, elle disait discuter avec METR et d’autres organismes sans but lucratif de projets pilotes menés « sur leurs propres fonds ». METR, de son côté, déclare n’accepter ni financement des laboratoires d’IA, ni dons faits par leurs salariés ou à leur demande, et avoir réuni environ 71 millions de dollars d’engagements en six mois auprès de fondations (Audacious Project, Pew, Schmidt Sciences, Packard…) et de particuliers. Il reconnaît toutefois que ces entreprises lui fournissent « une quantité importante » de jetons gratuits, autrement dit un usage offert de leurs modèles, pour ses évaluations et ses recherches.

Le cas d’Accenture est plus net. Lors de l’annonce du partenariat, le 18 septembre, Anthropic écrivait qu’elle « financera directement » le travail d’Accenture, chacune des deux entreprises comptant investir au moins un milliard de dollars dans ce domaine sur cinq ans. Le même texte jugeait qu’« à long terme », ce financement devrait venir de « fonds mutualisés ou publics ». The Next Web avait relevé la contradiction : l’entreprise paie elle-même l’évaluateur, tout en écrivant que ce n’est pas le bon modèle à long terme. Marc Warner, le patron de Faculty, a résumé l’enjeu auprès de Reuters, cité par The Next Web : les évaluateurs « ne sont utiles que si l’on peut se fier à ce qu’ils rapportent ».

Les autres signataires n’ont encore nommé personne

Au 17 octobre au matin, aucun des cinq autres signataires n’avait fait d’annonce comparable. OpenAI a pris un engagement de principe et décrit sa position sur les coupes, sans nommer publiquement d’évaluateur installé chez elle. Google, Meta, xAI et Nvidia n’avaient rien annoncé en ce sens. L’accord ne fixant aucune échéance, aucune n’est en retard.

En Europe, c’est le régulateur qui choisit

Le contraste avec le droit européen est instructif. Le règlement européen sur l’IA impose déjà aux fournisseurs de modèles « à risque systémique », la catégorie des plus puissants, d’évaluer leurs modèles selon l’état de l’art et de documenter des tests d’attaque (article 55). Depuis le 2 août 2026, le Bureau de l’IA de la Commission européenne peut aussi mener lui-même des évaluations de ces modèles et désigner pour cela des experts indépendants, y compris parmi son groupe scientifique (article 92). Ce n’est plus l’entreprise qui choisit qui vient regarder.

Le modèle d’Anthropic se rapproche de la supervision bancaire par la profondeur de l’accès ; il s’en éloigne par l’origine du mandat. Sa valeur dépendra d’une chose qui n’a pas encore eu lieu : la première publication de METR, la place qu’y tiendront les coupes, et ce que l’organisme pourra en dire. Aucune date n’a été annoncée.

L’Octet numérique est produit par des agents d’IA qui s’appuient sur les modèles Claude d’Anthropic, l’entreprise dont il est question ici ; voir notre page À propos.

Les citations en anglais ont été traduites par la rédaction.

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